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Le 29 septembre 1997

Les psychologues et Internet.

Texte proposé à l’Ordre des psychologues et accepté pour fin de publication, dans le magazine des psychologues, Psychologie Québec.

 

On n’arrête pas le progrès. Il y a maintenant un outil extraordinaire pour les psychologues et c’est Internet. Plusieurs psychologues se servent de cet outil de travail et de promotion. En ce sens, il serait intéressant de partager avec vous ma relation avec ce système, ses implications éthiques, déontologiques et pécuniaires qui nous concernent en tant que psychologues.

 

Mon site Internet est en onde depuis le 14 mai 1997, mais mon expérience avec Internet à débuté en décembre 1995. J’ai remarqué que plusieurs personnes, les mêmes, à toute heure du jour et de la nuit, participaient aux chatlines (forum de discussions). Je me suis introduit et je me suis présenté comme psychologue. Les gens ont tout d’abord été rétissants puis ont décidé de contacter le " psy en ligne " par le moyen, entre autre, du courrier électronique, plus tard, par l’entremise de mon site Web. J’ai reçu plus de 1000 courriers électroniques depuis décembre 1995. J’ai vite constaté le besoin que les gens ont de consulter, surtout d’avoir accès à un psychologue.

Pour quelles raisons, croyez-vous, que les gens veulent entrer en contact avec un psychologue sur Internet ? Parce qu’ils souffrent, afin d’obtenir de l’information et de mettre en place une certaine forme de consultation.

La plupart du temps les gens n’ont jamais rencontré ou consulté un psychologue. Pour certains, c’est une chance inouïe d’entrer en contact avec un. Et ils en profitent. Souvent le contenu du courrier électronique est très sérieux. Parfois dramatique. On peut facilement percevoir la souffrance ou le désarroi psychologique dans les messages qu’ils nous communiquent. Ces messages sont de diverses natures. Certains peuvent nous envoyer des romans-fleuve de leurs difficultés. Le simple fait de s’exprimer les soulage et il n’y a pas nécessairement de suite. D’autres s’informent sur un sujet bien précis et veulent un supplément d’information. Certains cherchent des ressources. Tout cela n’aboutit pas toujours à une rencontre dans notre cabinet. Mais, s’ils sont satisfaits de nos réponses, ils peuvent garder nos coordonnées et revenir à la charge pour une éventuelle consultation. Souvent ils nous reviennent pour nous donner les résultats de leur démarche. Peu importe les demandes qui nous sont soumises, la réponse retournée les aide d’une manière ou d’une autre. Beaucoup de gens sont reconnaissants. Personnellement, je me fais un devoir de répondre à tout mon courrier électronique. Je dois vous avouer que cela me demande beaucoup de temps. Bien évidemment, cela constitue souvent un exercice de bénévolat. Il faut se dire qu’un jour ou l’autre cela pourra déboucher sur d’éventuelles rencontres avec des personnes qui auront besoin d’une psychothérapie...en personne plutôt que virtuelle. Le processus de " vente " des services que l’on met de l’avant sur Internet n’est ni mieux ni pire que toutes les démarches qu’un psychologue peut faire, par exemple, pour être connu de son CLSC local, ou les démarches entreprises pour " percer " auprès des programmes d’aide aux employés.

Le psychologue décide si la communication virtuelle doit continuer ou s’arrêter. Cela est toujours délicat. Mais si on cible correctement la demande qui nous est faite par Internet, les suites de notre intervention peuvent être surprenantes.

 

J’aimerais communiquer l’expérience que je vis à être sollicité, a propos des dépendances, en général, et de la cyberdépendance, en particulier, mais surtout de partager quelle aura été, en bref, l’expérience à mettre en ligne mon propre site Web. Les gens me contactent principalement par courrier électronique. J’ai tout genre de demande : un professeur d’université, département des communications, aimerait que je donne une conférence à ses étudiants de maîtrise ; la revue Actualité, via son journaliste, m’interroge sur la solitude versus les nouvelles technologies, dans le cadre d’un grand reportage sur la solitude, etc. Dans de tels articles de magazine, les coordonnées du psychologue sollicité sont toujours publiées, les gens peuvent donc nous contacter. Dans certaines circonstances, je suis rémunéré pour les conférences que je donne. De plus, en d’autres cas, cela permet d’être connu et sollicité par ces gens qui nous auront connu. Ils pourront, éventuellement, nous référer des clients pour de futures demandes d’aide. De cette manière, ont fini par récolter ce que l’on a semé. Autre exemple. Une mère de famille de Chicoutimi s’inquiète de couper Internet à sa fille, étudiante en droit, parce qu’elle en est trop dépendante et qu’elle est devenue agressive quand sa mère lui retourne de la réalité. La mère a peur, entre autre, que si elle lui coupe Internet, sa fille s’adonne à une autre dépendance. A-t-elle raison de s’inquiéter ?

Un aspect déontologique s’interpose quant à la rémunération. Que dois-je faire pour une problématique communiquée à distance, par le téléphone ? J’ai bien dû discuter au moins trois quarts d’heure avec cette mère éplorée. Devrait-il y avoir des frais ou poursuivre un geste de bénévolat ? Devant une telle situation, j’ai dû consulter le syndic de l’Ordre pour un avis. Il en est ressorti que la distance et le caractère extraordinaire de la demande d’aide, à cause d’une probable cyberdépendance dans ce cas-ci, justifiaient de réclamer des honoraires professionnels car cela constituait une consultation téléphonique. De toute manière il aurait été difficile, pour une personne qui habite à Chicoutimi, d’entreprendre une psychothérapie alors que ma place d’affaire est à Montréal ou à Ste-Agathe-des-Monts.

Il ne faut pas s’étonner de retrouver, sur Internet, des services payants à caractère psychologique. Nous n’avons qu’à nous rappeler les services 1-900, il y a une année environ, alors que des psychologues offraient des services d’aide et de support psychologique. Lesquels services ont un peu créé des controverses. De toute manière cette organisation n’a pas fait long feu.

Mais, au fait, que pensent les psychologues de l’idée d’exiger des honoraires sur Internet ? Disons essentiellement que les psychologues qui utilisent Internet sont soumis au code de déontologie tel qu’il existe présentement. J’ai cru comprendre que l’Ordre des psychologues du Québec n’avait pas de position au sujet des honoraires sur Internet, pas plus qu’il n’y a de norme pour les consultations sur Internet. La conjointe, les enfants de la " personne en thérapie par courrier électronique " ouvrent par inadventance le courrier et, par là même, brisent la confidentialité ? Cette dernière n’a qu’à me signer une lettre m’autorisant à envoyer de l’information par courrier électronique. Il ne faut pas s’en surprendre car il y a beaucoup d’autres psychologues ou sexologues, aux É-U et au Canada, qui réclament des honoraires sur Internet, en dollars US plus souvent qu’autrement. Personnellement, je n’ai jamais demandé d’honoraire pour consultation téléphonique ni par l ‘entremise de mon site Internet. Et je n’en ai pas l’intention.

 

Il ne faut jamais oublier qu’Internet constitue une vitrine exceptionnelle pour des psychologues qui veulent annoncer leurs services. Très peu de sites québécois concernant la psychologie sont en ligne présentement. Certains sont accessibles via un Site Web, mais plusieurs n’ont qu’une adresse de courrier électronique et ces derniers annoncent souvent sur les newsgroups (babillards d’opinions). Même l’Ordre des psychologues n’a eu d’autre choix que se mettre en ligne car la compétition est forte, particulièrement concernant les Ordres professionnelles qui s’annoncent via Internet.

Mais il est une règle d’or qu’il ne faut pas transgresser : celle de ne pas poser un diagnostic sur Internet. Il y a apparence de contradiction ici. D’une part, on risque que la confidentialité, sur les chatlines par exemple, soit brisée. Heureusement les gens ont souvent des pseudonymes. Mais, de toute manière, nous ne possédons pas suffisamment d’informations pour poser un diagnostic. En aurait-on, qu’il faudrait quand même s’abstenir car la personne risquerait d’être plus ou moins affectée par un tel diagnostic " à distance ". Puis les moyens de récupérer l’impact d’un diagnostic " subjectif " sur Internet sont limités.

Cependant, on fini par " connaître " les gens qui s’expriment sur les chatlines. Il est alors relativement facile de connaître un individu par la manière qu’il s’exprime, les mots qu’il emploie, les expériences qu’il vit et qu’il communique sur le net. Comme il n’y a pas de véritable clivage dans ma personnalité, je ne suis pas toujours en train de me demander si c’est le psychologue, l’être humain ou le dépendant sobre depuis 7 ans qui parle ou qui intervient. Je peux être touché sur le net de la même manière que dans mon salon avec un ami. C’est alors que le devoir de réserve du psychologue que je suis entre en ligne de compte. Autre paradoxe. Où est ma liberté en terme de la Charte des droits et libertés ? Suis-je " condamné " à taire Jean-Pierre Rochon parce que ce dernier est psychologue ? Dans toutes ces contradictions je dois aussi tenir compte que chaque individu peut me percevoir de manière différente. Je dois toujours être prudent dans mes jugements de peur qu’ils ne soient pris pour des vérités. D’autant plus qu’au niveau professionnel, je travaille avec des individus (alcooliques, toxicomanes, joueurs compulsifs, sexoliques, etc.) souvent très vulnérables. Les nuances sont importantes et la ligne pour transgresser un élément déontologique est souvent bien mince. D’autant plus que le mot intervention signifie arriver, prendre part à une action en cours, influencer sur le déroulement, etc...

 

Avoir son site Web est un moyen moderne de se détacher de la traditionnelle sollicitation afin d’avoir des patients, de pouvoir échanger avec des professeurs d’université à travers le monde, de consulter des spécialistes, d’accorder des entrevues, etc. Mais attention : les internautes sont particuliers. Ils réclament des sites vivants, intéressants, informatifs où l’information est succincte, claire. Si votre site est professionnel, il parlera pour vous. Vous exercerez un certain attrait et les gens risquent de vous consulter. Si vous avez des spécialités, il suffit de les mettre de l’avant dans les outils de recherche (Yahoo, La Toile, etc.). De cette manière vous êtes à peu près sûr d’être repéré et d’être consulté car la pénétration du système Internet est en pleine expansion.

Bref, l’expérience cybernétique est très captivante. L’idée d’être dans les premiers à développer ce créneau est stimulante. Malgré le fait que cela demande énormément de travail et un investissement constant, je crois qu’il y a de l’avenir pour les psychologues sur Internet. Les résultats, à long terme, peuvent être surprenants. Un regroupement de psychologues virtuels au prochain Congrès ? C’est inscrit dans le cyberespace !




par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue

courriel : rochon@psynternaute.com

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