Des junkies en cravate: la dépendance au BlackBerry

Mars 2006 Affaires Plus,
no. Vol: 29, No: 3, p. 42
Des junkies en cravate: la dépendance au BlackBerry
par Jean-François Parent, journaliste


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Le BlackBerry créerait de l'accoutumance, comme la cigarette. À quand des messages dissuasifs affichés sur l'appareil?

Ils sont partout: dans l'ascenseur, au restaurant, au théâtre, à l'aréna, sur la route, dans l'avion, dans le métro, partout. Aux États-Unis, on leur a trouvé un nom: "Crackberries". C'est ainsi qu'on désigne les utilisateurs compulsifs du BlackBerry, un clin d'oeil en référence au crack, cette drogue tristement célèbre. On n'aurait pu mieux choisir. Le petit appareil crée en effet chez beaucoup de ses utilisateurs une véritable dépendance. Les groupes à risque: les professionnels et les cadres.

Il faut dire que ce bidule a tout pour plaire. Le BlackBerry, c'est le tout-en-un de la technologie, qui permet de rester au fait de tout, partout. L'efficacité de ce PDA (pour Personal Digital Assistant, ce que sont les BlackBerry, Palm et autres ordinateurs de poche) est telle que des organisations abandonnent la téléphonie cellulaire pour l'adopter. C'est le cas de plusieurs ministères québécois, canadiens, français et américains. Mieux encore, après les attentats du 11 septembre, le réseau BlackBerry était le seul à fonctionner au Pentagone. À la suite des attentats, tous les membres du Congrès ont reçu un BlackBerry.

De l'accoutumance, vraiment? Jean-Pierre Rochon, spécialiste de la cyberdépendance, n'a aucune peine à le croire. "Une accoutumance au BlackBerry ressemble à n'importe quelle autre dépendance", affirme ce psychologue. Comme avec les drogues dures que le junkie s'injecte pour éviter le manque, l'utilisateur du BlackBerry développera le besoin de toujours consulter cet engin pour s'assurer de ne rien manquer. Et comme toutes les autres dépendances, l'accoutumance au BlackBerry prend la forme d'une compulsion. "On peut d'ailleurs penser que les dépendants au BlackBerry ont d'autres problèmes, tels que l'ergomanie (la maladie des bourreaux de travail)." L'ergomane privilégie avant tout le travail et la productivité, et le BlackBerry répond très bien à ce besoin. L'impossibilité de le consulter peut engendrer des angoisses ou de la culpabilité, voire une "forte sensation de manque". Comment lutter? "On contrôle son utilisation ou on y met fin", conseille Jean-Pierre Rochon, qui estime qu'à l'instar de toutes les dépendances, celle au BlackBerry est susceptible d'affecter n'importe qui. "Il est évident que ceux qui gagnent leur vie avec le BlackBerry ont avantage à être prudents, tout comme ceux qui souffrent d'autres dépendances."

Autre angoisse alimentée par l'appareil: l'anxiété relative au contrôle de l'information. Fréquente chez ceux qui dépendent d'une information abondante pour faire leur travail, cette angoisse survient lorsque l'information est tellement abondante qu'on n'arrive plus à la gérer. "Posséder un BlackBerry ou un appareil équivalent nous plonge dans un sentiment d'urgence perpétuelle, où il faut toujours être à l'affût pour réagir au quart de tour", constate Alan Allnut, éditeur du quotidien The Gazette. Même si cela s'avère inutile, on consulte son BlackBerry pour être certain de ne rien manquer et de pouvoir réagir si jamais il y avait une urgence... "Cela rend la réflexion plus difficile, poursuit l'éditeur du quotidien anglo-montréalais. C'est une technologie extrêmement exigeante qui nous oblige à être toujours disponible, tout de suite." Il faut alors être à l'affût des messages et y réagir continuellement. Cette proximité de l'événement, cette réponse immédiate qu'il faut constamment fournir empêche même l'utilisateur de réfléchir plus sérieusement à certains problèmes. Et cette obligation qu'il s'impose de toujours être au courant de tout finit par être stressante, même si, en principe, on reste maître de cet ordinateur de poche.

Canwest Global, le conglomérat qui détient The Gazette, a d'ailleurs imposé à tous ses dirigeants une journée par mois sans BlackBerry. Le dernier vendredi de chaque mois, toute communication non urgente (planification stratégique, discussion budgétaire, etc.) est interdite. Il faut plutôt téléphoner à celui à qui on veut parler ou se rendre à son bureau. Une politique qui plaît bien à Alan Allnut, selon qui les conversations sur BlackBerry empêchent les messages plus raffinés. Dans les discussions personnelles ou stratégiques qui exigent des nuances, le BlackBerry n'a pas sa place. "Faute d'espace et de temps pour s'expliquer correctement, la discussion - si on peut l'appeler ainsi - peut facilement tourner court ou évoluer à notre désavantage." Alan Allnut est également d'avis que cet appareil nuit aux relations humaines. Plutôt que de pianoter rapidement un message à un collaborateur, il préfère de loin aller voir celui-ci directement ou lui passer un coup de fil.

Mais ce sont surtout les comportements "compulsifs" associés au BlackBerry qui déplaisent souverainement à Richard Drouin. Devenu administrateur de sociétés, cet ex-pdg d'Hydro-Québec avoue être parfois irrité par ceux qui utilisent leur appareil à tout moment pendant une réunion. "Quand je préside un conseil d'administration, je leur demande même de sortir s'ils doivent absolument "pitonner"." Il comprend mal l'urgence qu'il y a à toujours consulter le petit écran, jugeant que rares sont les courriels nécessitant une réponse immédiate. Il se dit plutôt las de voir ses collègues le nez sur leur BlackBerry plutôt que sur l'ordre du jour. "Combien de fois ai-je entendu poser une question relativement à un point abordé plus tôt..." soupire-t-il.

La Fondation américaine Emily Post, spécialisée dans la formation à la courtoisie en affaires, consacre parfois des après-midi entiers à informer les cadres sur l'étiquette quant à l'utilisation du BlackBerry. "Vous seriez étonné de voir le nombre de gens qui, pendant un dîner d'affaires, ne peuvent s'empêcher de "blackberriser"", affirme Peter Post, directeur général de la Fondation, qui dit tirer 20% de son revenu exclusivement de ce type de formation. Il remarque par ailleurs que les adeptes des PDA deviennent difficiles à fréquenter, et qu'ils souffrent même parfois d'un déficit d'attention causé par l'utilisation répétée de ces outils. "Ils sont tellement habitués à des conversations monosyllabiques et ultra-rapides que discuter d'un bouquin devient pour eux un fardeau."

D'ailleurs, même le physique en souffre! "Les utilisateurs de BlackBerry affligés de douleurs aux mains", peut-on lire dans une dépêche de l'Associated Press, qui annonce ainsi la naissance du syndrome du "pouce BlackBerry". Car à trop utiliser le minuscule clavier des PDA, la tendinite s'empare des pouces. Il n'existe encore aucune donnée sur ce problème ergonomique, mais les médecins interrogés par l'agence de presse signalent une explosion des troubles physiques liés au BlackBerry et autres ordinateurs de poche.

L'extraordinaire pouvoir de séduction du BlackBerry tient à sa puissance et à son immense efficacité. C'est du moins ce que soutient Hervé Fischer, philosophe et analyste des technosciences. Selon lui, c'est surtout la miniaturisation qui fait qu'on craque pour le Berry. "C'est l'anneau magique par excellence: toutes les convergences imaginables qui s'y retrouvent et toute cette puissance qui tient dans le creux de la main en font un objet prodigieusement intéressant", poursuit le penseur. Dans une société de l'information, un tel objet est tout simplement indispensable.

Pourquoi tant de problèmes liés à ce gadget? "C'est une technologie qui évolue extrêmement rapidement, alors que nous sommes plutôt lents", croit Hervé Fischer. Plus la technologie nous permet d'aller vite, plus notre condition nous angoisse, car nous sommes incapables d'évoluer au même rythme. "C'est ce que j'appelle le ''choc du numérique''", poursuit le philosophe, faisant valoir que les gens trouvaient beaucoup à redire contre la télévision ou la radio lorsqu'elles sont apparues. "D'ici à ce que nous ayons pleinement assimilé les possibilités de la technologie et que nous puissions nous en servir plutôt que de nous laisser asservir, nous aurons éliminé le malaise." Et, espérons-le, certains comportements compulsifs.

Catégorie : Économie
Sujet(s) uniforme(s) : Internet, technologies de l'information et multimédia
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par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue

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