Les otages du Web
Un bagne o le boulet est la souris et la cellule, le monde virtuel ?
Paru dans La Presse, lundi 23 octobre 2000
Par Ludovic Hirtzmann, collaboration spéciale

ILS SONT JEUNES, plutôt scolarisés et l'aise financièrement. Eux ? Ce sont les cyberdépendants, des Québécois comme vous et moi qui ne peuvent plus se passer de leur ordinateur et d'lnternet. Selon Jean-Pierre Rochon, un psycholoque spécialisé dans l'étude et le traitement des dépendances au réseau des réseaux, près de 6 % de nos concitoyens souffriraient de ce phénomène. Pour les plus accros, le Web est même devenu un bagne où le boulet est la souris et la cellule le monde virtuel. La famille et les amis sont relégués au second plan.

C'était le 2 mars 1999. Le quotidien italien La Repubblica rapportait l'un des cas de cyberdépendance les plus troublants et les plus cocasses de ces dernières années. « Un Italien vient d'être hospitalisé après avoir navigué pendant trois jours sans interruption sur Internet. Le malheureux souffrait de confusion mentale, hallucinations et délires ».

Des patients de ce type, Jean-Pierre Rochon, psychologue spécialisé dans les cyberdépendances en reçoit tous les jours. « II y a des gens qui s'envoient des courriers électroniques à eux-mêmes ». Cela fait déjà cinq ans que le psychologue traite des internautes prisonniers du virtuel. « En 1995, j'ai découvert sur les chatline que les mêmes gens étaient là jour et nuit. Je suis entré en contact avec eux pour étudier ce phénomène ».

Le cyberjunkie néglige sa vie réelle et les relations interpersonnelles pour consacrer tout son temps à l'écran de son ordinateur. Le plus souvent, l'obsédé du Web est un homme âgé de 25 à 35 ans, scolarisé, financièrement à l'abri du besoin. II est accroché à l'expérience que lui fait vivre son ordinateur.

Pour le cyberdépendant, l'Internet agit tel un champignon hallucinogène, lui faisant perdre la notion de temps vécu et d'espace. « Ce sont souvent des individus déprimés lorsqu'ils ne peuvent pas se connecter à Internet. II existe trois catégories de cyberdépendants : les affectifs, les sexuels et les ludiques », explique M. Rochon. Dans le premier cas, « certaines personnes envoient de 30 à 40 courriels par jour à leur amoureux ».

Du côté de la cyberdépendance sexuelle, on compte neuf hommes pour une femme. Le « Netaholique » ludique va, lui, acheter logiciel de jeu sur logiciel de jeu. Récemment, le praticien a découvert une autre forme de cyberdépendance : la bourse en ligne ou « le day trading dont les caractéristiques sont les mêmes que le jeu ».

Le bagnard du Web est le plus souvent une personne qui a du mal à communiquer avec les autres dans la vie de tous les jours. Mais c'est aussi un père qui passera la soirée a surfer sans avoir de contact avec ses enfants. Pourtant, la cyberdépendance ne fait pas l'unanimité chez les thérapeutes. À l'ordre des psychologues du Québec, on déclare que l'expertise est nouvelle et se limite pour l'instant à trois praticiens.
Selon Jean Garneau, psychologue spécialisé dans les dépendances, « la cyberdépendance a été inventée par extrapolation avec l'alcoolisme et n'a pas de réalité clinique. On parle par exemple de lecteur mais pas de lecteur dépendant ».

Monsieur Garneau va plus loin. L'Internet peut être une passion passagère et tout à fait normale. Les personnes handicapées élargissent leur réseau social. « II existe effectivement des gens qui utilisent Internet de façon compulsive mais ce phénomène n'a pas fait l'objet de réelle recherche. On a transposé la recette du traitement d'une dépendance, l'alcoolisme, à un autre domaine, celui de l'Internet. Le chiffre de 6 % d'internautes dépendants a été colporté sans aucune vérification scientifique », ajoute le praticien.

Pour Jean-Pierre Rochon, la cyberdépendance n'a rien de virtuel. « Lors d'un prochain séminaire de traitement, des gens viendront à Montréal me voir de Sept-Îles ou de Baie-Comeau et plus de mille personnes visitent mon site chaque mois ».

Aux États-Unis, les cybertoxicomanes sont devenus un marché lucratif. La grande prêtresse spécialisée dans le traitement des otages du Web, la psychologue Kimberly Young, offre des séances aux accros de la Toile contre des billets verts non virtuels. Le tarif est de 180 $ les 50 minutes à son bureau, 130 $ par téléphone et miracle de la technologie, 37,50 $ par courriel.

Quelques sites pour se désintoxiquer ou... s'informer :

1. Le Psyntemaute http://www.psynternaute.com 2. Center for online addiction http://netaddiction.com/index.htmll 3. Infopsy http://www.redpsy.com/infopsy/ cyberdependance.html